samedi 22 novembre 2008

Nue


Comme deux ans me paraissent longs
Long comme le plus long des ponts
Que cacherait-il de l'autre côté ?
Il m'a dit qu'il était dans une barque
qu'elle ne bougerait pas tant que quoi
les deux ans
seront écoulés


Nous avons marché dans le presque-hiver
Au test ultime je n'ai pas échoué
et j'ai la tête remplie de promesses
(et j'ai peur qu'il ne les tienne pas)
mais il les tiendra
je sais qu'il les tiendra


Tu étais la barque et moi le pont
et le temps bloquait nos lèvres
Je ne connais rien de cet amour qui m'habite
je ne sais même pas s'il porte son nom
Remet en question chaque miette de passé
Alors que l'avenir est une évidence


Je ne connais rien de ce qui m'habite de pur
le passé en crachat plus en mur
l'avenir flou mais tracé
J'ai mal à classer le coeur
même la raison ne connait rien de ses moeurs
Pas de fin tragique cette fois non
pas de fin tragique juste un mot
juste une fin
celle-ci

dimanche 24 août 2008

Je marche sur des épines

J'ai l'ennui à ma semelle
des briques qui cognent à ma cervelle
où sont les champs de blé et les récoltes
que j'ai semés
où sont mes mots

Je ne suis qu'une morte sous un pont de suie
sous un bordel qui porte son nom
je suis la pute et la pile de draps souillés
qui forment l'amas de trous que je connais
je suis une âme morte
la multiplication des dilemmes errant dans ta tête

Je suis une morte et j'aimerais tellement mourir
d'autre chose que d'ennui
j'aimerais mourir
sans jamais avoir connu le monde et ses souffrances
les miennes
toutes ses choses connexes qui font de moi un être hanté
qui font de nous de faux amants et de toi un roi maudit

Je voudrais te voir oublier toutes ces questions
qui te rongent le crâne
respirer
je voudrais mourir et ne plus avoir à écrire ces lignes
cette poésie de merde qui n’en est pas une
je voudrais tomber et ne plus me relever

cette fois



Je marche sur des épines

Ceci est un poème d'amour

Ceci est un poème d'amour.

Non pas qu'il vante les atouts de celui
aux mains sauvages comme des animaux
celui qui doit faire battre mon coeur mais qui le repousse
en fait
ceci est un poème pour celui qui le lit
un film général et
silencieux

Le monde serait un film général et
silencieux

si nos tombes n'étaient pas prévues pour bientôt

je regarde nos yeux qui regarde cette mort qui s'approche
qui nous tombera dessus et deviendra notre tombe
notre lit d'au revoir notre trépas

il faudrait tous incarner une pierre
dans la comédie qui n'en est pas une
nous mettant tous en vedette

c'est un drame pourtant tellement
risible
tellement tellement risible
je regarde tant de pions traverser la mince barrière
qui sépare le vivre de l'abuser
nous sommes tous coupables
chacun et tous

il est lourd sur mes épaules
seulement sur les miennes semble-t-il
parfois
il est lourd le poids de la terre qui enfonce mon crâne
et le fait sortir de son orbite

déjà instable

nous sommes un tas de pions sur un jeu dit de société
il s'agit d'un jeu social
ou nous sommes tous coupable

il est trop tard
sens-unique et non-retour

je ne mange que des légumes je vous le jure,
monsieur le juge
ne tuons pas les animaux, non



il faut tuer les hommes


je vous le dis monsieur le juge
qu'elle est triste notre belle terre souillée
par la banalité par la multitude
par la multiplication de tout et de rien
de boîtes de conserves
en série

qu'elle est triste notre terre trahie
et que dire de notre espèce

ceci est un poème d'amour

je suis une anti-capitaliste
et ceci est un poème d'amour

mardi 5 août 2008

Tes mains comme des animaux sauvages

Je suis amoureuse de toi
Je suis amoureuse de toi et j'ai si peur et je doute
je doute de tout et de rien
de la cigarette à ma main
du foulard à ton cou
j'ai tellement peur de te voir fuir t'égarer
de te perdre à jamais de mes yeux

Amour, je suis prête à tout laisser tomber
pour toi
Je suis prête à laisser le soleil me broyer les os
qu'importe si ta main frôle la mienne
Oh nous ne sommes que de pauvres anges aux ailes en carton-pâte comme des mappemondes

aux ailes en carton pâte
comme de vulgaires mappemondes
que nous n'utiliserons pas pour la route
de toute manière

de toute manière parce que nous savons marcher
faute d'ailes, nous savons marcher

Amour, j'écris des briques de merde que je te lance à la figure
je m'en excuse
Tu ne liras jamais ces mots parce qu'ils puent
Ils n'auront jamais ton odeur
- Je suis morte et le livre est tombé dans la rangée
c'est toi qui l'a ramassé
il n'y avait plus de livre, que des mains
ta main papier-sablé
ta main farouche comme un lion qu'il faut dresser
ta main d'enfant presque homme
et parfois quand j'aperçois cet homme que tu deviendras
je me dis que j'aimerais le connaître aussi

J'ai peur et je ne connais rien à cet amour qui m'habite
je ne sais comment aimer, j'ai peur de gaffer
Oh nous ne sommes que deux âmes perdues d'une trop longue hibernation
je te lance des briques de merde
c'est que j'ai peur de ne pas savoir t'aimer
comme il fautj'ai peur d'avoir peur et j'ai peur de tes lèvres
même si elles me fascinent à la fois
j'ai peur de briser ta colonne
ton chapelet d'osselets vertébraux
Je les recollerai, promis
Promis, je les recollerai de mon sang

Oh, nous ne sommes que deux amants invisibles et muets
nous ne sommes que de pauvres corps en mouvement
en rotation l'un autour de l'autre comme deux planètes deviées de leur orbite sacrée,
leur trajectoire

Amour, j'aimerais t'entendre dire que je suis jolie
que tu m'aimes
que tu voudrais m'embrasser mais que les gestes te bloquent
que je dois le faire à ta place

Oh amour, tes mains comme des animaux sauvages
tes mains courant sur la mappemonde de nos ailes souillées
tes mains enchaînées au miennes
tes main de lion, de roi de la jungle
- Oh je suis un mendiant qui attend son messie
sur un lit en métal rongé par l'oubli
j'ai le messie mais c'est un lion

je ne sais quoi faire de mon messie-lion

je ne m'attendais pas à ça
tu es arrivé comme un flingue à ma tempe mais en plus gentil
et j'ai su que c'était une évidence
une évidence existentielle


dimanche 15 juin 2008

Champ-de-mars VII

*désolée pour les dates, c'tun repère pour plus tard*

[5 dec]
VII

C’était l’heure mauve. L’heure à laquelle le soleil se couchait, mais pas trop, l’heure à laquelle l’éclairage était bleu et la lumière des réverbères un peu rosée. C’était l’heure magique. La neige était jeune et blanche, haute jusqu’à ma poitrine. On avait l’impression de marcher sur de la ouate ou d’être des personnages dans un village miniature, une crèche toute petite sous un sapin gigantesque.

L’heure mauve était l’heure des fées, l’heure du sperme et des poumons. Pendant une seconde, je pensai à m’allumer une cigarette mais ne voulant pas briser le silence et le moment – comme suspendu dans le temps, je me ravisai. Pour une fois, c’était moment si calme que même la cigarette me semblait déplacée pour combler quelques trous ou quelques envies, aussi.

[13 dec] Il arriva à l’heure, comme d’habitude. Sa montre intérieure ne se trompait jamais. Il vida ses poches et se mit à compter son argent. Quand il eut fini, il leva les yeux vers moi et, silencieusement, me souffla à l’oreille :
« Viens.
- Où ?
- Tu verras. Mais viens. »

Je le suivi et les routes défilèrent sous nos pieds, sûrement aussi vite que les secondes. Je ne sais pas; j’avais oublié le temps à ce moment là, tout ce qui m’importait était cet homme, là, devant moi.

Il entra dans le métro, moi ensuite.
Il paya un billet de métro. Non deux.
Et nous entrâmes.
Il chanta « Smokers outside the hospital doors ». Je me tus et l’écoutai. C’était beau.
La porte s’ouvrit sur un autre monde, les visages filaient de tous les côtés et mes pieds se posèrent sur le banc d’en avant. Il fit la même chose. Pour une fois, j’étais l’auteure d’un de mes mouvements, la responsable de la grande et infinie tâche de poser mes pieds sur le banc d’en face. C’était merveilleux.

Les grillages qui nous gardaient prisonniers dans la cage aux inconnus cédèrent et je m’élançai la première, comme pour goûter encore un peu à cette indépendance nouvelle que j’avais découverte. Une deux, une deux, gauche droite, gauche. Il ne se pressa pas.
[16 nov] Moi je marchais à la manière de quelqu’un qui dit : « Je suis Libre,
et mes pieds ne font plus mal ».
[24 nov] C’était quelque chose comme la grande classe, et peut-être aussi le bonheur, un peu. Je me tournai pour vérifier.






Il n’était plus là.

lundi 9 juin 2008

Sanctuaire

La planche s'étend comme un chemin infini sous mes pieds comme je perds le Nord
la fin du monde est un satellite autour de ma tête
la fin du monde est un message
apporté par les flots d'une mélodie morte-née
message codé
d'entre tous les messages qui tremblent
d'entre mes pieds qui tremblent
sur le sol gelé qui tremble
qui tremble sous mes doigts

l'entourant un par un
tu es une feuille tremblotante sur un arbre qui s'éteint
tu es un message codé ou mes pieds
ou le sol gelé
tu es la fin du monde

et le monde est une statue immobile et morte,
érodée

je tue les secondes me séparant de ton visage
de tes mains à mes seins
je tremble sous le poids d'une nouvelle impossible
et l'horloge meurt et l'horloge vit
aujourd'hui
mais pas demain non pas sans tes restes

la fin du monde tourne tourne comme un noyau d'hélium dans un ballon
-ne voudrait vivre qu'un instant pour cette chanson
pour une statue en décomposition ou pour ton nom
qui tremble au contact du papier
qui tremble entre mes doigts souillés qui tremblent
à seule vue de ta stature de statue morte,
érodée sous mes doigts



comme la fin du monde est une statue.

vendredi 6 juin 2008

Champ-de-mars VI

VI

« Eh tu fais quoi là ? Tu vas tout briser. »

Et on s’en foutait. Le temps était stupide et il nous énervait. Il n’y avait pas d’heure, pas de minutes, rien. C’étaient que des barrières tout ça, des foutues limites. Cette nuit, il n’y avait pas le temps, pas l’âge, pas les mots. Il n’y avait que le moment. Que les clopes. Que nous et nos cerveaux déglingués. Et moi j’avais mal au mien à force d’essayer de le comprendre. Il m’avait arraché ma montre et avait déréglé son mécanisme, sous prétexte qu’ « il ne sert à rien de passer son temps à regarder le temps passer, si ce n’est que pour le perdre à le compter. »

« Les gens ici ne comprennent rien à la Liberté. Le temps, c’est un radeau pour les naufragés, pour ceux qui ont peur de la grande mer. La Liberté – la vraie, c’est juste de vire. C’est tout. Les gens d’ici devraient apprendre, justement, à vivre comme le vrai mot au lieu d’en inventer toujours de nouveaux. »

Je me tus un moment, stupéfaite et confuse, comme s’il venait de m’annoncer qu’il était l’antéchrist.
« Tu ne regardes jamais l’heure, toi ?
- À quoi bon ?
- Je ne sais pas moi, comme référence. Pour prendre l’autobus, disons.
[23 nov] - Non, jamais. »

Il prit ma montre suisse et la jeta en bas. Elle irait sûrement se fracasser contre une roche, ou couler directement au fond, tiens. Et d’ailleurs, ça coulait, une montre ? La question me paru trop stupide pour que je daigne formuler ne serait-ce qu’un début de réponse, quelque chose comme une hypothèse. Je me concentrai plutôt sur la chut de l’appareil en question, une petite montre tout argentée, avec un joli bracelet, pas trop gros mais pas trop mince non plus. Juste parfait. Bref, le genre de truc assez fashion pour te ruiner pour plusieurs semaines. Le genre de truc qu’on ne regarde pas tomber en bas d’une passerelle sans s’énerver. Je ne fis pas de scène.

***

Plus tôt cette nuit-là, on s’était retrouvés perdus dans une ville qu’aucun de nous deux ne connaissait, pas même de nom. Bref, le néant. On avait fait de l’auto-stop pour revenir. Le mec qui nous avait embarqués était un vieux dans la quarantaine, qui nous laissait fumer dans sa voiture, et nous on ne s’en plaignait pas et avec raison, en plus. C’était bien. Oui, tout ça, c’était bien. Le vieux nous dévisageait carrément. Même que je craignais pas ma vie, à cause de la route, bien sûr, et aussi de ses yeux qui ne regardaient pas où ils auraient dû.

« Conduis, bordel ! »
Qu’il avait dit. Putain qu’il était classe, ce mec.


//

jeudi 22 mai 2008

Champ-de-mars V

[22 nov]
V

Ce soir-là, j’avais entendu de la bouche d’une dame, quelque part – j’oublie où, qu’il y allait avoir un orage. Un très violent orage. Seulement, jamais je n’aurais pu prévoir qu’il allait frapper si tôt. Moi du moins. Lui n’avait pas l’air de s’en soucier.

La pluie nous est tombée dessus comme des clous de métal, tellement que c’était souffrant. Et froid, aussi. Et lui marchait, tout bonnement, à croire qu’il n’avait pas senti le marteau qui frappait sur les clous, que tout ça était bien réel mais qu’il s’en fichait, qu’il était au dessus des nuages et de tout le reste. Moi je me suis rangée dans un abribus et quand j’ai vu qu’il continuait, j’ai fait comme si de rien était. Je l’ai suivi. Parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Ou à dire. J’avais du mal à saisir le sens de tout ça, à vrai dire, mais je ne voulais pas lui poser la question, de peur de le brusquer. Ou d’avoir l’air stupide, que sais-je. Puis, la pluie a cessé. Et c’est là, seulement là, que je me suis risquée à lui demander.
« Tu fais comment pour pas sentir la pluie toi ? »

Il ne répondit pas. Il me fixa et alors je compris. C’était plus que des mots (je ne saurais bien l’expliquer), mais c’était sa rétine qui faisait des gestes et puis les arbres autour qui s’agitaient pour l’aider. C’était des mots, les siens. C’était beaucoup plus que les mots, ça.

Il ramassa deux feuilles et les fourra dans sa poche.

//

lundi 19 mai 2008

Champ-de-mars IV

[21 nov]
IV

On avait pris le bus pour l’ailleurs, nos poches trouées et nos semelles aussi. Les nuits étaient fraîches, mais tellement bonnes à respirer, comme si l’air de là-bas était meilleur que l’air d’ici. Et c’était vrai. Là-bas ça sentait la liberté et les rêves, tous, même les plus oubliés, revenaient à nous sans cogner.

Entre deux bouffées de fraîcheur, il sortit un bouquin de son sac et me le présenta. Je l’ouvris, le feuilletai un peu puis le lui redonnai.
« Tu aimes la poésie ?
Me demanda-t-il.
- Je ne sais pas.
Montre-moi. »

Il prit une page au hasard et commença. C’était bon, c’était joli, c’était tout ce dont j’avais besoin pour imaginer. Il récitait si bien que j’avais l’impression qu’il connaissait le livre par cœur. J’aurais aimé avoir sa parole. Ses mots, ses lèvres pour dire ses mots. J’aurais voulu être lui. Parfois, il prenait une pose entre deux strophes, comme pour laisser les sons résonner un peu plus longtemps et briser le silence qui nous entourait. Puis, il prononçait les mots « oriflamme » et aussi « effusion », laissant glisser ce dernier sur sa langue le plus longtemps possible, pour ne pas lui faire de mal. Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Et je m’en foutais parce que sur sa langue, les mots prenaient une signification tout autre. Peu m’importait leur sens premier.

Il me faisait donc la lecture, et sans savoir comment, je me retrouvai assise au pied d’un arbre et lui à ma gauche, le livre en main. À la toute fin, il s’arrêta et le referma tout doucement, pour ne pas briser le moment, et il fit silence. C’était la plénitude. La paix. Tout ce dont j’avais toujours rêvé, là, dans ses mains.

//

vendredi 16 mai 2008

Champ-de-mars I.II (autopsie d'une élégance)

[17 nov]
I.II
AUTOPSIE D’UNE ÉLÉGANCE

Cette fille était tout. Cette fille était le vent, la terre, l’eau et le feu à elle seule. Elle avait les dents semblables à des perles et quand elle riait c’était la Terre au complet qui tremblait. Elle avait des cheveux couleur de blé et la peau des filles du sud. Tellement que si j’avais été un mec, j’aurais flanché. Elle était ronde, mais pas trop. Ronde juste comme il faut.

Elle avait le nom le plus joli, comme Olivier mais au féminin. Et même qu’elle était encore plus jolie que ce nom qu’elle portait.

Cette fille était tout et moi j’étais rien. Quand elle parlait, je m’éteignais un peu plus chaque fois. Mes sens étaient tous dirigés vers elle, j’écoutais et je regardais tellement que ça me brûlait les organes.

J’aurais voulu avoir son allure, sa prestance. Ses bras semblaient se mouvoir parfaitement, comme si chaque geste était déterminé d’avance, et moi j’allais croche et laid et mal tandis qu’elle représentait la grâce à l’état brut. Cette fille était le printemps. Cette fille était la beauté, l’esthétique, la fraîcheur, la poésie à elle seule. Elle avait les dents semblables à des perles et quand elle riait c’était la Terre au complet qui tremblait.

//

mardi 13 mai 2008

Champ-de-mars II

[14 nov]
II

« Qu’est-ce que tu fous ?
- J’écris.
- Ah. Ce soir t’as un crayon ?
- Ouais.
- Et t’écris quoi ?
- Tout. »

On avait faim alors on s’était payé un sous-marin au subway du coin. « Un subway ouvert à cette heure ? » que j’avais demandé. Et lui m’avait répondu que « le mercredi soir c’est ouvert toute la nuit, évidemment ». Je n’ai pas compris. Dehors, les clients nous regardaient comme si on était tout nus. Les passants du restaurant aussi. Pourtant, on était habillés. Moi très mal, mais quand même. Lui il était classe. Tellement classe avec ses souliers, son long manteau et ses lunettes d’intello. Tout chez lui était classe, de son allure à sa façon d’attacher ses lacets.

Nous marchions dans la vieille-ville, laissant les rues nous conduire où elles le voulaient bien. Il y avait des lumières de Noël, des gens dans les fenêtres et la pluie fraîche à nos pieds. La patinoire où nous allions bifurquait un peu partout. Pourquoi tourner à droite plutôt qu’à gauche ? Je ne sais pas. Mais lui savait. On ne se suivait pas, on allait. On allait où nous têtes nous conduisaient, elles seules savaient où. C’était comme si nous pouvions deviner d’avance où l’autre irait, sans même lui en parler. Ouais, ce mec était une genre d’extension de mon moi-même intérieur. Ça faisait peur. Je ne le savais pas encore, mais ça faisait peur. Nous marchions donc, côte à côte. C’était bon. C’était bon d’être à deux, même sans parler. Surtout sans parler. Parce qu’il fallait savoir écouter les silences, parfois. C’est lui qui m’avait dit ça. Sur le coup, je n’avais pas compris. (Maintenant si)

Deux enfants dans un monde noir de merde. C’est ce qu’on était. Parmi le sale, le gris et les clopes, on parvenait toujours à être nous. Deux petits rien tellement insignifiants que ça en devenait risible. Lui je ne sais pas, mais moi, c’est ce que je suis toujours.

//

dimanche 4 mai 2008

Champ-de-mars I

[12 nov]
I

J’étais descendue et m’étais postée là, en bas des marches, parce que j’avais froid et parce que c’était comme ça. Un peu aussi parce qu’il fallait pleurer, parfois. C’est alors que ce mec entra (le seul d’ailleurs qui avait daigné posé ses yeux sur moi) et me demanda :
« Est-ce que ça va ?
- Non.
C’était un grand brun avec des lunettes d’intello.
- T’as-tu des clopes ? »

Et je me retrouvai assise avec lui, au beau milieu de nulle part, une clope à la gueule et le silence aux lèvres. Lui attendait que je m’explique. Moi je n’avais pas l’intention de le faire. D’ailleurs même si j’avais voulu, je n’aurais rien trouvé à dire. Parce qu’il n’y avait rien à dire. Nous fumions donc, silencieusement, mais sûrement.
« Tu connais Editors.
(ça n’était pas une question, c’était un fait.)
- I’ve got so much to tell you
- … in so little time
- Le contraire m’aurait déçu. »

Je ne sais pas combien de clope j’ai fumé ce soir là, mais je sais par contre que je n’ai jamais aussi bien fumé une cigarette parmi toutes celles que j’ai fumé dans ma vie, et ce n’est pas peu dire. Après la dernière, il rangea son briquet et son paquet, enfila son manteau et son mystère et je le suivis. De tout façon je n’avais rien d’autre à faire et nulle part où aller.

Après beaucoup de silence, il me demanda si je connaissais la nuit lorsqu’elle était libre et longue et belle. Je répondis que non, et il m’apprit. Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il faisait là-bas et à vrai dire je m’en fichais un peu, puisque la lune était vierge et qu’il restait son histoire à écrire. C’est lui qui m’avait dit ça, ce soir-là.

On erra et puis il me montra un centre d’achat. Il y entra, suivi de moi. Il se trouva un coin tranquille et je l’imitai. Ce centre, j’aurais pu y passer la nuit. Il y avait des toilettes, des clopes et puis ce mec, avec moi. La seule chose qui me manquait c’était un crayon. Parce que j’aurais voulu écrire, mais je n’en trainais pas sur moi et lui non plus. Moi je m’étais enfuie trop vite. Lui je ne sais pas. N’empêche que ce soir-là, les mots me brûlaient et je ne pouvais les écrire. Il m’avait proposé d’aller en piquer un, mais je n’avais pas voulu. Et puis de toute façon, les boutiques étaient presque toutes fermées. Il devait bien être passé onze heures, peut-être même passé minuit.
« T’es sûre que t’as vraiment envie d’écrire ?
M’avait-il demandé.
- Oui, certaine.
Il me passa un truc rectangulaire. Il disait qu’on pouvait écrire avec le bout d’une allumette. Moi je comprenais pas, alors j’ai écouté. À force de penser à où regarder et à comment me tenir, j’ai perdu le fil. Mais j’ai compris l’essentiel. Oui, j’ai compris ce soir-là que des mecs qui peuvent écrire avec des allumettes, ça ne se trouve pas à chaque coin de rue. Si ça se trouvait, c’était le seul de la Terre et il m’avait transmis son savoir comme gage de confiance, parce que j’étais l’élue. J’aimais bien croire à ses histoires.

« People are fragile things, you should know by now.
- Be careful what you put them through
- […] You’ll speak when you’re spoken to. »

C’était de la musique chantée, parlée, peu importe en autant que ça sorte de sa bouche à lui. Il s’alluma une clope et m’en offrit une. Je jetai mon vieux mégot sur le sol des toilettes, même si ça n’était pas propre, même si on était à l’intérieur et même s’il était interdit de fumer dans la bâtisse. À croire que l’infini nous appartenait.

« Tu vois les étoiles ?
- Non, y a un plafond.
- C’est pas qu’un petit plafond qui va nous empêcher de voir les étoiles, pas vrai ?
- Je ne sais pas. Peut-être.
- On pourrait lancer une pierre pour voir s’il se briserait.
- De quoi ?
- Le plafond.
- Pourquoi tu voudrais briser le plafond ?
- Ben pour voir les étoiles… »
Y avait pas une cendre par terre et pourtant on devait avoir fumé en une soirée ce que je fume en une année de cigarette. Les mégots aussi, ils disparaissaient. Comme si le plancher des toilettes tenait à effacer toute trace du passage de ces deux perdus trop habitués de se faire oublier. Et puis d’ailleurs, on était dans les toilettes des hommes ou des femmes ?

//

vendredi 4 avril 2008

Manuel



Les étangs crèvent

nous allons en voyage de train en train, de
main en main
souillées
le train s’ennuie
sous les pieds d’un million de gens
j’étais seul en vie, seul
ce jour-là
j’étais seul comme un millier de solitude
et j’avais
les pieds plats de tous les plats de la terre
j’avais les main liées de toute la lie de chaque bouteille
où tu es mon Amérique encore à conquérir

encore à dessiner en milliers de Paris
sur des cartes invisibles et des routes qui s’éteignent
tu es mon Amérique éphémère, mon Amérique
encore à peupler
et je creuserai des sols à ton sol comme à toutes les autres
et je creuserai des maisons

Je suis mort d’un million de mort enchâssées
une à la suite de l’autre et tombé
d’un million de marches, de marches et de marches
d’un million d’escaliers
j’ai mort comme un million d’animaux empaillés à la tête
depuis ton absence
le train s’ennuie aux pieds de tous gens
aux pieds d’un million de ceux-là
alors que j’étais seul à bord

Je suis mort de tous les morts de la terre
de tous les jours et des tous les soirs
où tu reste ma chanson-ébauche à terminer
que des accords qui ne trouvent écho que
dans tes yeux de neige ou d’été
que dans tes yeux semblables
à tous les yeux de tous les hommes de la terre
réunis ensemble

et si l’Amérique a un goût amer
un goût de terre séchée, d’ancres perdues,
je serai mort comme un million de d’armertumes
parce que l’Amérique a son nom à ma bouche
comme un million de mots de chacune des langues
à ma bouche,

tu es la nuit de toutes les nuits
où je m’échoue encore à la grève
comme un millier de paquebots naufragés
comme un millier d’îles en dérive
où tu es mon Amérique encore à bâtir

tu es mon Amérique en destination fantôme
mon Amérique et ses lumières d’espoir
et je suis mort d’un million de morts
de ne pouvoir que dessiner d’un trait vague
mon Amérique lointaine
mon Amérique et ses contours;
tu es mon Amérique et les plaines
qui la peuplent en abondance

le train s’ennuie sous mes pieds
comme un million d’espaces à combler
comme un million d’ivrognes
comme un million de poèmes à retranscrire
où tu restes mon Amérique à cartographier




bleu vie (Mademoiselle Phébus et Érosion)


En nos seins
j’ai des milliers de Libertés
En manque
En manque d’elles
des milliers de princesses avides de bleu
- le bleu ne doit jamais mourir
à l’encre du crayon de Phébus,
et à l’encre des espoirs
des toiles à moitié peintes –
des miles à faire avaler
à nos chaussures
car il ne sert à rien de vivre
sans qu’elles ne goûtent la poussière
d’un road trip
loin
de l’amer
Loin des insectes de nos peaux et
érosion
loin
road trip sur les routes éclairées
road trip sur les blues
maux dans une valise à l’amer
à la mer à jeter
juste
route
route
Une étoile à emporter
ailleurs
Ô un ailleurs d’Exil
Comme une révolution à chuchoter
à l’oreille d’une ballerine
- ballerine, le rouge tombe
le rouge tombe et
tu devrais y faire
l’amour –
encore à s’en tacher les cheveux :
bleu vivra
et j’aurai beau en pleurer toutes mes larmes, le bleu
le bleu vivra
parce qu’il est crucifié à chacune
des portes de notre sortie
chacune écrites en mots en maux
juste assez pour être en vie
encore
encore du bleu à mes cheveux
comme l’Olivier
tatoué
juste assez pour être envie
d’être désir
sur leur chair
bleu en cinémascope,
bleu vivra
en leurs nom de poètes
maudits
ivrognes et fous
ivrognes et beaux
fous à en crever
immenses
bleu des maux
bleu des
ongles
à s’en étendre partout à la chair
partout à nos sens
le bleu est une légende à travers le temps
légende qui jamais ne se meure
parce qu’encrée à nos racines
de toutes les couleurs,
celle de l’espoir est la plus bleue
et la plus belle à écrire
sur des pages et des pages
Celle de la Liberté
et les vagues à chanter
à nos requiem
bleu vivra
et à travers
bleu vivra
en nos seins


mercredi 19 mars 2008

I saw a lighthouse






Parfois je me surprends à penser au jour, et à toute cette neige qui bientôt disparaîtra avec l'hiver, comme un tourbillon infini, noir et vide. C'est quand c'est blanc que c'est joli. Et le froid à ma peau me rassure, en me chantant que je suis toujours en vie. Nul besoin de pincer. Je vis un gros rêve ou un cauchemar, au choix, qui ne se termine jamais. Et quand je cours pour attraper l'autobus, il part et il s'en va, au lointain, comme tous les autres, les précédents et les suivants aussi, il s'enfuit et moi je reste là sur place, les deux bras qui pendent jusqu'au sol comme deux bâtons encombrants; et je ne sais pas où les mettre. J'arpente les rues comme on taille une pièce en bois, rayant sur ma carte les noms et les chemins; je ne passe jamais deux fois au même endroit. Mais l'autobus lui, il tourne en rond comme une chanson, parfois je le croise mais jamais il ne m'attends, non, jamais. Il est un mythe qui part et qui revient, il amène ses passagers au phare lointain; ceux qui ne voient et ne verront pas à quelques mètres, à cause du brouillard qui les entoure; parfois je me demande s'il y a vraiment des gens dans ce vaisseau. S'il n'est qu'un mythe, mythe, une pure invention de mon esprit comme tant d'autres choses encore. Mais quand même, il va et il court, il ne s'arrête pas. Même pas pour m'attendre.






en retapant
une deuxième dimension s'élevait à mes côtés, comme un univers à part créé par mes propres moyens, si inexistants soient-ils. Il fallait faire vite. Les mots avaient l'air si beaux que je ne croyais pas une seconde qu'ils eurent un jour pu sortir de ma bouche. Mais c'était les miens. with everything that you have dear
Je ne savais plus quels étaient miens, quels étaient vôtres; je ne savais plus. Mon ignorance est le miroir du futur que je dessine mollement de mes mains mortes. De mes mains mortes d'une mer encore plus morte. and all you see /
la rue morte morte morte morte
j'espère ne pas finir avec ces décombres qu'on enterre sans remords, qu'on enfouit dans la terre comme de vulgaires machins, déchets, parce qu'en fait c'est ce qu'ils sont. Je vois des racines qui grimpent d'une fenêtre pour se mourir dans la vitre d'un aquarium. C'est joli.
is where else you could be
Le temps passe. Les fleurs se fanent et meure, comme tout le reste, comme mes mots, comme la mort elle-même, parce que oui, c'est vrai, logiquement, la mort mourra pour renaître de ses cendres un soir de novembre brumeux, comme moi, comme tout quoi.